Le désir n’a que faire des convenances, des nationalités, des interdits. Il passe par dessus la frontière de la langue et réunit les ennemis théoriques.

Du désir de l’Allemande du lac de Constance pour le français Malusci, venu occuper sa ferme familiale à la fin de la seconde guerre mondiale, est né un enfant. Enfant dont l’existence scandaleuse sera tue, mais dont le nom traversera les différentes générations de la famille de Malusci comme un secret contagieux. Le narrateur l’attrape, et avec lui l’envie de retrouver cet oncle d’Allemagne aussitôt fantasmé, malgré le veto de sa grand-mère nonagénaire. Sa quête est surtout une manière d’échapper à son désarroi personnel, lui qui vit une douloureuse séparation après 20 ans de vie commune et deux enfants. Comme si faire l’archéologie d’un amour de plus de 70 ans était une manière de croire encore en celui-ci…
L’enfant dans le taxi, beau livre de Sylvain Prudhomme, dont j’avais déjà beaucoup aimé Par les routes, est un récit intense, qui rend magnifiquement la puissance du désir :
« Et puis d’un coup elle le voit qui est là, qui la regarde, tout proche. Posté au carreau de la cuisine depuis un moment peut-être. Elle sursaute. Elle sourit. Elle lui fait ce geste. Un signe de la main qui dit : viens. Un signe sans équivoque, avant même de l’avoir voulu, qui ne peut que vouloir dire ça. Et puis elle se retourne et marche vers la grange, à l’autre bout de la cour, atteint la lourde porte en bois, l’écarte juste ce qu’il faut, se coule dans l’obscurité. S’adosse à l’épais mur. Attend. Attend dans l’odeur forte de paille remisée, de suint, d’engrais, d’outils, de machines roulées dans le purin. Écoute son pouls battre. Son sang rebondir dans ses tempes. Elle entend les pas qui craquent dans la neige, les pas du Français qui approche, qui dans dix secondes sera là, elle le devine qui traverse la cour enneigée, les mains dans ce manteau qu’elle a nettoyé pour lui sans parvenir à le rassouplir, comme si le gel et la boue l’avaient irréversiblement durci, ce manteau qu’il ne quitte jamais, avec lequel il a fait la guerre. Elle entend les gonds qui grincent, regarde la porte se rouvrir imperceptiblement, la silhouette de l’homme se faufiler dans le trait de lumière, rester un peu sans rien voir d’abord dans l’obscurité, appeler d’une voix hésitante son prénom. »

Le thème de l’amour interdit entre un/e Allemand/e et un/e Français/e a bien sûr fait l’objet d’autres récits. J’ai envie de retenir celui d’Irène Némirovsky dans son roman Suite Française, rédigé en 1942 et adapté au cinéma en 2015 par Saul Dibb :
Lucile Angellier vit avec sa belle-mère en attendant le retour de son mari, mobilisé. Elles sont contraintes d’accueillir chez elles le lieutenant allemand Bruno von Falk, qui se révèle délicat et cultivé. Les deux jeunes gens font connaissance et s’apprivoisent autour du piano, sous le regard inquisiteur de la belle-mère.
« Pas un aveu, pas un baiser, le silence … puis des conversations fiévreuses et passionnées où ils parlaient de leurs pays respectifs, de leurs familles, de musique, de livres … L’étrange bonheur qu’ils éprouvaient … une hâte d’amant qui est déjà un don, le premier, le don de l’âme avant celui du corps. »
Suite Française est resté malheureusement inachevé, son auteur ayant été déportée en juillet 1942. Aurait-elle imaginé que cette histoire d’amour impossible laisserait des traces sur les générations suivantes ? Et qu’un descendant partirait un jour sur les routes pour éclaircir le mystère ? Rien de permet de le supposer… mais il est permis de l’imaginer.