Soulèvements

« Quelqu’un, je ne sais plus qui à Fort-Lamy, avait trouvé pour Morel un surnom qui lui allait bien : c’était, disait-il, un esperado. Une nouvelle espèce d’homme surgie victorieusement du fond de l’ignominie. Inutile de vous dire que je n’en suis pas. J’avoue cependant qu’il est agréable de savoir qu’il y quelqu’un, quelque part, qui va droit son chemin, envers et contre tous, cela vous permet de dormir tranquille. »

Romain Gary, Les Racines du ciel

Morel, pour les uns, c’est un aventurier, un idéaliste, pour les autres, un agitateur, voire un dangereux terroriste. Il s’est mis en tête de défendre les éléphants d’Afrique contre les colons qui collectionnent les trophées, et contre les chasseurs d’ivoire, combat insolite et perdu d’avance à une époque (les années 1950) où l’on doit encore chercher le mot « écologie » dans le dictionnaire. Et puis, n’y a-t-il pas d’autres combats plus urgents à mener, contre la lèpre, le paludisme, la pauvreté ?

À cela, Morel répond :

« Tous ceux qui ont vu ces bêtes magnifiques en marche à travers les derniers grands espaces libres du monde savent qu’il y a là une dimension de vie à sauver. »

Photo : Aurélien Villette

On l’accuse d’être misanthrope, de renier sa race et de vouloir changer d’espèce. Sa campagne, d’abord pacifique, ébranle chacun dans ses convictions. Mais elle fait également des adeptes, qui peu à peu le rejoignent pour former une bande d’illuminés au passé souvent obscur, comme Mina, la prostituée qui venait de Berlin.

Cette épopée est racontée de manière polyphonique par les hommes qui ont croisé son chemin, et qui ont transformé en légende ce héros ordinaire. La presse du monde entier relaie également ses faits d’armes, essentiellement des actes de vengeance contre les chasseurs et propriétaires de plantations qui s’en sont pris à ses protégés. Car, faute de réaction de la part des autorités et face a l’échec de la conférence internationale censée mettre en place une « protection de la nature », Morel ne peut plus compter que sur l’opinion publique, enfin sensibilisée grâce à lui à ces questions.

Les hommes et femmes d’action ont donc besoin du relais des journalistes pour espérer voir progresser leur cause. C’est ce que montre également le film Les algues vertes de Pierre Jolivet, adapté de la BD de la journaliste Inès Léraud, d’après sa propre histoire (vraie).

Lorsqu’elle arrive en Bretagne, Inès est confrontée à l’omerta qui entoure les accidents survenus dans les parages des algues vertes. Mais elle rencontre aussi André Ollivro, simple citoyen qui mène depuis 20 ans un combat pour faire connaître la vérité. Grâce au travail qu’il a déjà accompli et aux informations transmises par un médecin légiste lanceur d’alerte, elle va pouvoir assembler les pièces du puzzle. Son émission radiophonique porte le sujet au-delà des frontières de l’Armorique et suscite assez de remous pour lui attirer des menaces et intimidations, jusqu’à la perte de son poste. Mais comme Morel, elle ne se décourage jamais, au contraire, elle est toujours plus tenace pour dévoiler les secrets bien cachés et surtout, éviter de nouvelles victimes de ce gaz délétère.

Comme l’administration coloniale de l’Afrique équatoriale française des années 50, les élites politiques bretonnes des années 2010 fuient leurs responsabilités, plus par lâcheté que par cynisme.

À l’instar du héros de Gary, Inès Léraud s’insurge contre une vision purement économique, capitalistique, et oppose à ce modèle une vie simple et contemplative.

Mais à la différence de Morel qui prend les armes, la journaliste reste dans la légalité, faisant confiance à la justice pour révéler la vérité.

Morel et Inès Léraud sont deux figures de résistant contre vents (du désert) et marées (vertes), animés par une foi dans l’Homme que beaucoup jugent naïve, mais que certains admirent et soutiennent.

Le film Les algues vertes fait donc écho, 70 ans plus tard, aux Racines du ciel, ce roman précurseur de Romain Gary qui nous apprenait déjà à regarder le monde autrement et à en prendre soin.

Publié par Céline

Curieuse, j’aime me laisser porter d’une lecture à l’autre, d’un film à un documentaire, d’une expo à un concert… et tisser des liens entre ce qui m’émeut ou me fait réfléchir.

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