Houellebecq et Klapisch, Deux univers qui paraissent bien éloignés l’un de l’autre : l’un désespéré et souvent cynique, l’autre, que certains qualifieraient (un peu perfidement) de « gentil », peuplé de « bons sentiments ». Et pourtant…

Le film Deux Moi, sorti en 2019 et depuis peu sur Netflix, aborde des sujets modernes et sombres. On suit les vies parallèles de deux jeunes parisiens, Rémi (François Civil) et Mélanie (Ana Girardot), presque voisins, et qui pourtant ne se croisent pas, chacun restant enfermé dans sa bulle de solitude. On les voit prendre le métro, se rendre au travail, un travail qui va d’ailleurs bientôt changer pour Rémi, manutentionnaire dans un entrepôt façon Amazon, dont les employés doivent être remplacés par des robots. Klapisch filme superbement le vertige de ces rayonnages à perte de vue, ce décor digne des Temps modernes de Chaplin.
On retrouve un peu plus tard les personnages en train de faire leurs courses chez un sympathique épicier de quartier, seul échange un peu humain de leur journée. On les voit enfin chez eux, pianotant sur les sites de rencontre ou les réseaux sociaux, la technologie n’apportant aucune consolation.
Car tous les deux traînent un vague à l’âme, semblent déconnectés de leur vie, coupés de leurs sensations. Est-ce la faute de la grande ville, que Klapisch montre à la fois belle, bruyante et froide, ou de leurs histoires passées ? L’entremise de deux psy, incarnés dans deux styles différents par Camille Cottin et François Berléand, fait la lumière sur cela. Mais au-delà de ces explications biographiques, le film me semble plus universel en ce qu’il traite de cette ultra moderne solitude urbaine superbement chantée par Souchon :
Ça se passe boulevard Haussman à cinq heures
Elle sent venir une larme de son cœur
D’un revers de la main elle efface
Des fois on sait pas bien ce qui se passe
Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C’est l’ultra moderne solitude

La solitude urbaine est également l’un des thèmes au cœur de l’œuvre de Michel Houellebecq, dans ses romans bien sûr, mais aussi dans ses poèmes, moins connus :
Je traverse la ville dont je n’attends plus rien
Au milieu d’êtres humains toujours renouvelés
Je le connais par cœur, ce métro aérien ;
Il s’écoule des jours sans que je puisse parler.
Oh ! ces après-midi, revenant du chômage
Repensant au loyer, méditation morose,
On a beau ne pas vivre, on prend quand même de l’âge
Et rien ne change à rien, ni l’été, ni les choses.
Au bout de quelques mois on passe en fin de droits
Et l’automne revient, lent comme une gangrène
L’argent devient la seule idée, la seule loi,
On est vraiment tout seul. Et on traîne, et on traîne…
Les autres continuent leur danse existentielle,
Vous êtes protégé par un mur transparent ;
L’hiver est revenu. Leur vie semble réelle.
Peut-être, quelque part, l’avenir vous attend.
Le Sens du combat, 1996
Bien sûr, les textes de Houellebecq sont plus déprimants que le « feel good movie » de Klapisch. Il reste que les deux explorent une question à la fois existentielle et universelle avec sensibilité et que, dans les deux cas, l’espoir n’est pas absent.