Les fureurs de l’amour

On imagine toujours l’amour baigné d’une couleur rose, ou sur un fond arc-en-ciel, mais ce sentiment peut aussi se teinter de noir… Les livres et films qui explorent cette part sombre sont ceux qui nous en apprennent le plus sur nous. Même si peu d’entre nous se reconnaissent dans des portraits de jaloux maladifs ou de masochistes affectifs, toutes proportions gardées, les excès et dérives des sentiments ne nous sont jamais totalement étrangers.

Lorsque j’ai vu L’Amour et les Forêts, le beau film de Valerie Donzelli adapté du roman d’Eric Reinhardt, je me suis bien sûr identifiée à l’héroïne, « tombant dans le panneau » d’un amoureux « trop beau pour être vrai ». J’ai frémi avec elle quand, au fur et à mesure du film, les indices de la folie de cet homme (interprété par Melvil Poupaud) était semés. J’ai ressenti cette sensation d’enfermement face au piège qui se referme sur elle, le mélange d’attachement et de répulsion qui s’empare peu à peu d’elle. Mais malgré toutes les nuances de ce film, si bien reflétées dans le jeu subtil de Virginie Efira, j’ai trouvé qu’il manquait quelque chose : le point de vue du mari. Pourquoi, comment en est-il arrivé là ? Quelle est sa souffrance, sa lutte contre ses pulsions de possession monstrueuse ? Dans ce film, il est décrit comme l’ennemi, le bourreau, jamais comme une victime (de son insécurité affective).

J’ai donc été frappée en découvrant, peu de temps après, l’intrigue symétrique du roman Mon mari de Maud Ventura : cette fois, on est dans la tête d’une « grande amoureuse » (croit-on au début), en fait, une dépendante affective gratinée. Certes, elle ne séquestre pas son mari, mais elle aimerait bien. Elle ne le coupe pas de ses proches, mais peste contre les moments volés par ses amis et même par ses propres enfants. Surtout, en vrai obsessionnelle, elle tisse autour de lui une toile d’araignée, consignant ses moindres faits et gestes, le punissant pour chaque « faux pas » en réalité bien anodin. Tout cela, encore une fois, au nom de l’Amour, de la vision idéalisée qu’elle en a depuis sa plus tendre enfance. Telle une Belle du Seigneur moderne, notre héroïne (qu’on imagine sous les traits de Bree Van De Kamp mâtinés de ceux de Grace Kelly) vise la perfection dans son foyer, où chaque objet doit créer une ambiance idoine, et pour elle-même, tirée à quatre épingles, toujours bien coiffée / maquillée / mince… Cet amour dévorant, loin d’être attendrissant ou amusant, est effrayant. Il la fait souffrir alors qu’elle a, de l’avis de tous, « tout pour être heureuse ».

L’épouse éperdue se compare alors à l’héroïne de Racine :

Malgré nos différences, nous nous rejoignons au moins sur une chose avec Phèdre : notre refus de l’amour. Toutes les deux, nous aurions préféré ne pas aimer. Nous subissons les conséquences d’un amour trop intense et inapproprié. Aucune complaisance à être une femme amoureuse. Aucune autosatisfaction à vivre une telle passion. Aucune indulgence envers moi-même quand je me mets dans un tel état.

« J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,

Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même. »

Sa propre mère le résume ainsi, au soir de son mariage : « tu as l’amour triste ».

Ce livre est intéressant en ce qu’il permet de se mettre à la place de cette éternelle insatisfaite. Cependant, il est aussi décevant car il ne va pas plus loin : pas de remise en question ni de volonté de s’en sortir, pas vraiment d’intrigue (alors qu’il est présenté comme un thriller). Juste un retournement de dernière minute censé nous faire relire l’histoire avec un regard neuf, mais que j’ai trouvé artificiel et auquel je n’ai pas cru.

C’est pourquoi j’ai préféré, toujours sur ce thème de l’amour excessif, Amours et autres obsessions de Liane Moriarty. Cette écrivaine australienne à la plume alerte et souvent drôle sait très bien explorer, elle aussi, les méandres psychologiques, comme elle l’a montré dans Neuf parfaits étrangers et Petits secrets, grands mensonges. Dans Amours et autres obsessions, elle réussit le tour de force de présenter trois points de vue (quand le film de Donzelli et le livre de Maud Ventura ne nous offraient qu’une version de l’histoire) : celui de l’héroïne, Ellen, hypnothérapeute qui vient de rencontrer « le futur homme de sa vie », celui de cet homme, Patrick, et surtout, celui de l’ex de cet homme, Saskia, une stalkeuse comment on dirait aujourd’hui. Car l’amoureux se présente sous forme de package, avec dans ses bagages un petit garçon mais surtout, une ancienne compagne qui le harcèle, le suit partout, n’arrive pas à croire qu’elle n’est plus aimée. Deux modalités d’amour sont donc décrites dans le roman, la « lucide » où l’amour se construit peu à peu et n’est pas exempte de doute, et l’ « extrême », où il occupe toute la place, dévore tout. L’originalité de Liane Moriarty est de nous faire ressentir de l’empathie pour le personnage de la méchante harceleuse, alors que nous devrions être du côté de la jolie et gentille héroïne. On comprend en effet progressivement la douleur que Saskia a ressenti lors de la rupture, et l’impossibilité pour elle de renoncer à son rêve de bonheur. En cela, le personnage est beaucoup plus attachant que celui de l’épouse dans Mon mari. Et ici l’auteur offre une ouverture un peu plus optimiste que dans les deux précédentes histoires : il n’y a pas de fatalité, on n’est pas condamné pour toujours aux passions tristes. Bien sûr, cela passe par une aide l’extérieure, un travail sur soi avec un psy, mais la légèreté peut-être atteinte au terme du voyage.

Ces deux livres et ce film, qui montrent sous différentes facettes « l’amour et toutes ses fureurs », ont le mérite d’interroger le mythe romantique, et de mettre en garde contre ses effets pervers.

Publié par Céline

Curieuse, j’aime me laisser porter d’une lecture à l’autre, d’un film à un documentaire, d’une expo à un concert… et tisser des liens entre ce qui m’émeut ou me fait réfléchir.

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